Tito déjà mort depuis une dizaine d’années. Le mur de Berlin tombé. Les “républiques populaires socialistes” et leur grand frère Soviétique en ruine et exsangue. La démocratie libérale triomphant, l’ordre nouveau naissant. Certains proclameront la fin de l’histoire, d’autres n’ont pas oublié des vieilles rancunes. L’Histoire est revenue nous mordre dans le cul!  Plutôt qu’une conflagration Est/Ouest à la fin de la guerre froide et l’après communisme Sovietique, la guerre en Yougoslavie ressemblait à une guerre d’une autre époque, plutôt du XIXe que la fin du XXe siècle; une guerre ethnique plutôt que idéologique; locale plutôt que globale. Comment était-il possible qu’une guerre d’une telle sauvagerie ait eu lieu à seulement quelques heures des capitales européennes ?  Cent mille personnes, dont la majorité musulmane auraient péri dans cette guerre. Plus de la moitié de la population avait été déplacée.

 

 

Les accords de Dayton, signés le 14 décembre 1995, mirent fin aux combats interethniques qui ont ravagé l’ex-Yougoslavie pendant presque quatre ans. Ils furent négociés à Dayton dans l’Ohio mais officiellement ratifiés par les belligérants à Paris. Selon ces accords, la Bosnie devait être coupée en deux entités : la Fédération croato-musulmane (51% du territoire) et la République serbe (RS) de Bosnie (49%). Les accords ont mis fin à la guerre mais les textes empêchent aujourd’hui que la Bosnie-Herzégovine (BiH) puisse évoluer. Le fonctionnement du gouvernement est bloqué, entravé par un système byzantin. Un système qui divise les citoyens de ce pays selon leur “ethnie” plutôt que de les rassembler en une seule citoyenneté; un système qui les empêches d’agir pour le bien commun de tous.

 

Sarajevo - la signature des accords de Dayton à la télé.

Sarajevo – la signature des accords de Dayton à la télé. Sous l’égide de la France et les Etats-Unis, les présidents Milosevic, Tudjman et Izetbegovic signent le traité de paix.

« Dayton est synonyme d’inertie, de négligence et de désespoir, » dixit Srdjan Dizdarevic. Avec un taux de chômage autour de 43%, la jeunesse bosniaque se désintéresse de la politique et 70% cherchent à quitter le pays. La corruption est endémique, les extrémistes nationalistes menacent encore l’unité du pays et les institutions internationales se désintéressent de plus en plus du cas de la Bosnie-Herzégovine.

2019: les morts, la mémoire à Srebrenica et Bratunac

 

 

Chaque année, au mois de juillet, des milliers de familles Bosniaques (musulmans) se rassemblent, près de Srebrenica, pour commémorer la mort des leurs lors du massacre perpétré par les unités de l’Armée de la République serbe de Bosnie (VRS) sous le commandement du général Ratko Mladic. Considéré comme le “pire massacre commis en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale”, il est qualifié de génocide par le Tribunal pénal internationale pour l’ex-Yougoslavie et la Cour internationale de justice. Quelques jours après cette commémoration digne et émouvante, les Serbes de Bratunac, près de Srebrenica, organisèrent eux aussi une commémoration pour leurs soldats tombés et villageois assassinés par les forces Bosniaques. J’écoute avec attention la présidente de l’association des victimes Serbes de la guerre qui m’explique que le massacre de 8500 hommes et garçons n’était qu’une réponse justifiée, provoquée par la tuerie de villageois et soldats serbes; que la culpabilité des uns n’était pas plus grande que celle des autres. Selon elle, en ne cherchant que des coupables Serbes, le CPI démontrait ainsi ses préjugés anti-serbes et donc rendait invalide ses décisions. “D’ailleurs, demandait-elle, où sont tous les médias qui couvraient la commémoration de Srebrenica il y a quelques jours…aujourd’hui il n’y a que vous…voyez-vous, nous sommes victimes des préjugés de la communauté internationale!”

 

Encore aujourd’hui on découvre des charniers. Plus de 7000 personnes sont toujours recherchées en Bosnie. (Charnier de Pilica, 1996)

Pendant qu’une douzaine de familles, éparpillaient dans ce cimetière accomplirent la rituel orthodoxe pour les morts : fumer, boire et manger auprès du défunt, la représentante des victimes Serbes déroulait sa litanie de griefs et preuves du parti pris anti-serbe de la part de la communauté internationale. Elle tentait d’établir une équivalence entre Serbes et Musulmans quant à leurs responsabilités pour la guerre…”parce que nous sommes à égalité, personne n’est coupable”…le degré de déni fut pathétique!  En l’écoutant, soudainement j’ai eu un profond sentiment d’appréhension. Le refus de cette femme, comme pour beaucoup de Serbes, à reconnaitre la vérité de l’histoire: qu’ils se sont fait manipuler par un président gangster, un génie malfaisant qui, en leurs noms, n’a pas hésité à plonger son pays dans une guerre fratricide. Pour se maintenir au pouvoir il a attisé les vieilles rancunes identitaires de son peuple jusqu’au point de commettre le crime de génocide.

Cimetière Orthodoxe où les familles Serbes commémorent leurs morts de la guerre.

BANJA LUKA (RS): janvier 2020 – “fête nationale”

 

Banja Luka, le 9/01/20.
L’entité serbe de la Bosnie, la Républika Srpska (RS) célèbre sa “fête nationale” déclarée anticonstitutionnelle par la Bosnie-Herzégovine; une façon pour faire planer la menace d’une future sécession serbe.

J’ai encore ressenti cette appréhension funeste à Banja Luka, où siège le gouvernement de l’entité serbe en Bosnie-Herzégovine, la Republika Srpska. Je me suis rendu compte qu’il ne s’agissait pas uniquement d’un conflit du passé, ni d’une vieille histoire d’un personnage maléfique disparu. Non, trente ans après la tragédie yougoslave, nous revoilà devant un autre président pervers qui utilise les mêmes méthodes de mensonges et “fausses vérités”, qui sait très bien jouer sur les émotions de la politique identitaire et pour qui “son peuple” voue une allégeance sans faille.

 

Banja Luka, 9/01/20. Parade pour fête “nationale” de la Republika Srpska.

Depuis l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis, les tentatives de sécession de l’entité serbe de la Bosnie-Herzégovine se sont enhardies. Milorad Dodik, ancien dirigeant de l’entité serbe (RS), élu à la présidence conjointe de la Bosnie-Herzégovine en 2018, fait des demandes répétées de sécession. Il vient d’annoncer (18/02/2020) son intention d’organiser dans quelques mois un referendum sur l’indépendance de la Republika Srpska. Ceci est contraire aux textes de la Constitution du pays et risque à nouveau de mettre le feu au poudre.

 

En effet, Milosevic…Trump…c’est le même fléau et quand j’écoute la dame dans le cimetière de Bratunac, comme les discours des leaders politiques à Banja Luka je constate un déni total à propos de la vérité de la guerre qui a déchiré ce pays. Tristement j’entends mes compatriotes américains scander à l’unisson “USA, USA, USA!” Eux aussi perdu dans un fantasme de la grandeur passé de l’Amérique, eux aussi prêts à suivre un leader en dépit de tout bon sens pour retrouver une grandeur qui n’existe que dans leurs rêves.

 

Affiche electorale en Bosnie centrale. Au lieu de chercher l’unité et le bien commun, les parties politiques en Bosnie divisent le peuple selon leur ethnicité. Le pays est dans un état de stasis.

 

Terribles sont les masses quand elles sont menées par des dirigeants pervers.” – Euripides, Oreste*

 

 

*Préface du livre, Milosevic, la diagonale du fou, de Florence Hartmann, un excellent récit de l’itineraire de Slobodan Milosevic et la guerre en ex-Yougoslavie.